Même si son certificat de naissance stipule bien le nom de Jeffrey Scott Buckley, l'auteur deGrace s'est longtemps appelé Scott Moorhead. Le nom de famille de son beau-père, le père de Jeff ayant quitté sa mère, Mary Guibert, peu de temps avant sa naissance. Durant son enfance, il s'appellera donc Scott. Jusqu'à ses 17 ans où, après le divorce de sa mère, il décide de reprendre son vrai nom. Même si sa famille continuera longtemps à l'appeler Scott.
Son père est un musicien devenu aussi légendaire
Ce père que Jeff Buckley n'a jamais connu, c'est Tim Buckley. Le chanteur californien divorce de Mary Guibert pour se lancer corps et âme dans une carrière musicale. D'abord folk, sa musique évoluera petit à petit vers le free jazz. Il meurt d'une overdose en 1975, à 28 ans. Une de ses chansons, au moins, est passée à la postérité. On la trouve sur l'album Starsailor (un nom repris par un groupe anglais des années 2000). Song to a Siren sera transfigurée, dans les années 1980, par la relecture new wave de This Mortal Coil et la voix céleste de Liz Fraser, chanteuse de Cocteau Twins, avec qui Jeff Buckley aura d'ailleurs une brève relation.
Il se révèle lors d'un concert hommage à son père
Si il a toujours entretenu une relation ambiguë avec sa filiation, Jeff Buckley lui doit quand même d'avoir été découvert. En 1991, alors installé à Los Angeles, Buckley est convié à un concert hommage à son père à la St. Ann’s Church de Brooklyn. « Ce n'était pas mon affaire, ma vie. Mais j’étais ennuyé de n'avoir pas assisté aux funérailles de mon père. Ce concert a été ma façon de lui faire mes condoléances. » L'assistance est soufflée, entre autres par son interprétation de I Never Asked to Be Your Moutain, une des rares chansons où Tim Buckley parle de son fils. C'est aussi à cette occasion qu'il rencontre Gary Lucas, un ancien musicien de Captain Beefheart, dont il rejoindra un temps le groupe et avec qui il composeGrace et Mojo Pin.
Il a longtemps joué devant une poignée de spectateurs dans un café de l'East Village, à New York
S'il s'est fait un prénom après sa prestation au concert hommage à son père, Jeff Buckley est encore loin d'avoir percé. Il déménage à New York et se fond comme un poisson dans l'eau dans la bohème du Village. Un agent le repère et l'invite à jouer au Sin-é Café, un café de l'East Village. Il s'y produit tout seul à la guitare, chantant tout ce qui lui passe par la tête, devant parfois à peine une vingtaine de personnes, pendant des prestations marathon. C'est là que la maison de disques Columbia le déniche et lui fait signer un contrat. De cette époque, il reste un témoignage sonore, le quatre titres, Live at Sin-é, et cette vidéo où il reprend notamment Kick Out the Jams du MC5.
La tessiture de sa voix est proche de celle de Pavarotti
Le plus incroyable chez Jeff Buckley, c'est évidemment cette voix étourdissante, couvrant quatre octaves, qui lui permet toutes les acrobaties. Il possède ainsi une tessiture (l'ensemble des notes qu'une voix peut produire sans effort) de ténor lyrique, proche de celle de Luciano Pavarotti. Évidemment, les similitudes avec le chant de son père étaient souvent troublantes. On y sent aussi l'influence de Robert Plant, le chanteur de Led Zeppelin, un groupe que vénérait Jeff Buckley. Mais l'un de ses maîtres vocaux, c'est Nusrat Fateh Ali Khan, le musicien pakistanais. Buckley l'interviewera d'ailleurs pour un magazine et écrira les notes d'une anthologie discographique consacrée au maître du qawwali.
Grace aurait pu n'être qu'un album de reprises
C'était l'idée de départ quand Jeff Buckley rentre en studio avec le producteur Andy Wallace, qui avait notamment été ingénieur du son sur le Nevermind de Nirvana. Il faut préciser que Jeff Buckley possédait un don rare : l'oreille absolue. Il pouvait reprendre sans souci une chanson juste après l'avoir entendue. Ses goûts très éclectiques le portent aussi bien vers l'Irlandais Van Morrisson (The Way Young Lovers Do) que The Smiths – « la seule chose valable dans la musique des années 1980 », selon lui – dont il interprétera souvent en concert I Know It’s Over ou Édith Piaf dont il chante Je n'en connais pas la fin. Finalement, l'album ne comportera que trois reprises : Lilac Wine, une chanson d'Elkie Brooks que Nina Simone a fait connaître, Corpus Christi Carol, du compositeur classique britannique Benjamin Britten et…
Non, non, ce n'est pas lui qui a écrit Hallelujah…
La précision fera sûrement sourire les puristes. Mais elle reste utile. Hallelujah est évidemment une chanson de Leonard Cohen, sortie en 1984 sur l'album Various Positions. Mais, pour sa version, Jeff Buckley s'est inspiré des arrangements d'une autre reprise : celle de John Cale, membre du Velvet Underground, parue pour la première fois sur une compilation hommage à Cohen, à l'initiative des Inrockuptibles, I’m You Fan. Cette version de John Cale est aussi présente sur la BO de…Shrek. Quant à l’Hallelujah de Buckley, il a depuis fait les choux gras des apprentis stars de différents radios crochets télévisés, à travers le monde. Jusqu'à l'écœurement.
Grace est loin d'avoir été un succès commercial à sa sortie
Le premier album de Jeff Buckley est aujourd'hui mythique. Pourtant, s'il recueille un bel accueil critique, Grace est loin d'avoir fait un carton : 750 000 exemplaires dans le monde. Honnête mais insuffisant pour permettre à sa maison de disques, Columbia, de rentrer dans ses frais (près de 2,2 millions de dollars). Sa disparition tragique, en mai 1997, noyé dans le Mississippi va changer la donne. Il avait 30 ans. Jeff Buckley devient plus rentable mort que vivant… En 2008, l'interprétation par un candidat d'American Idol d’Hallelujah permet à la reprise de Jeff Buckley de se retrouver en tête des charts iTunes aux États-Unis. Depuis, Grace apparaît régulièrement dans les classements des meilleurs albums des années 1990.
C'est en France que le talent de Jeff Buckley a d'abord été reconnu
Si les États-Unis sont restés plutôt indifférents au talent de Jeff Buckley à ses débuts, l'Europe le reçoit à bras ouverts. Et particulièrement la France. Rétrospectivement, rien d'étonnant pour cet amoureux de Piaf. En 1995, Grace reçoit le prestigieux grand prix de l'Académie du disque Charles-Cros, comment avant Jeff Buckley, Édith Piaf, Jacques Brel, Bob Dylan… ou Leonard Cohen. La relation entre Buckley et le public français a toujours été très forte. En témoigne un live à l'Olympia enregistré en juillet 1995 et publié en 2001. De l'avis même du chanteur, pourtant peu porté sur l'autosatisfaction, il représente un sommet.
Il a joué à Rennes devant moins de 500 personnes
Le succès de Grace en France fait que Jeff Buckley y joue souvent. En 1995, sa première tournée française passe par Rennes le 13 février 1995. Si le concert affiche complet, il ne déplace pas les foules. Et pour cause, il se déroule à l'Ubu avec sa jauge de 450 spectateurs. La vérité oblige à dire que près de vingt ans après, la mémoire ne garde qu'un souvenir diffus de cette soirée. Un Jeff Buckley en t-shirt blanc et pantalon noir plutôt blagueur, dégustant un verre de vin rouge entre les chansons, l'humeur badine. Des filles (forcément) en pâmoison devant ses acrobaties vocales et son charisme tranquille. Un Hallelujah en apesanteur, seul à la guitare, lors du rappel. Et le sentiment, sur le chemin du retour après le concert, d'avoir partagé un moment de grâce…
À lire, la biographie de Jeff Buckley signée du journaliste Stan Cuesta, sortie chez Le Castor Astral.